Dans un majlis du Golfe, un jeu de 32 cartes, quatre amis et une dallah de café suffisent à remplir une soirée. Le Baloot est le jeu de cartes le plus connu de la région, et beaucoup, en Arabie saoudite, l’appellent le jeu national. Ses racines ne sont pourtant pas uniquement celles du Golfe : ses règles remontent à un jeu français, la belote.
Cet article suit le chemin parcouru par le jeu : ce sur quoi les sources s’accordent, ce que l’on raconte sans preuve solide, et ce que le vocabulaire de la table dit de ses origines. Nous séparons ce qui est établi de ce qui se raconte, car l’histoire des jeux de cartes s’écrit rarement sur le moment.
Que doit le Baloot à la belote française ?
La belote apparaît en France vers 1900, et ses règles sont publiées pour la première fois en 1921. Elle appartient à la famille du jass, reconnaissable à un trait : le valet et le neuf y sont les atouts les plus forts. Parmi ses proches cousins figurent le klaberjass et le klaverjas néerlandais.
Le site pagat.com, référence connue des règles de jeux de cartes, présente le Baloot comme « dérivé de la belote et très proche d’elle ». Qui connaît les deux jeux le voit tout de suite : le même paquet du 7 à l’As, huit plis par donne, un bonus pour le dernier pli, et le même ordre des atouts en Hokum, le valet d’abord, puis le neuf, puis l’As.
Mais le Baloot n’est pas resté une copie. Selon pagat.com, il ajoute un contrat sans atout, le Sun, aux points doublés, une échelle de contres qui culmine avec le Gahwa, et une partie jouée en 152 points. Ces différences en font un jeu à part entière, et non une simple traduction.
Comment est-il arrivé au Hedjaz ?
Aucun document ne fixe la date d’arrivée du Baloot dans la péninsule Arabique. Nous disposons de récits, transmis par la presse et par les majlis eux-mêmes, et il faut les lire comme tels.
Le récit le plus répandu, rapporté par Arab News en 2018, veut que le jeu soit arrivé au Hedjaz avec des immigrés venus d’Inde à l’époque ottomane, avant de gagner tout le pays après son unification. Un autre article du même journal indique que, selon certaines sources, il serait entré dans le royaume il y a plus d’un siècle et s’y serait diffusé rapidement.
On débat aussi de son origine première : française pour les uns, indienne pour les autres. En réalité, les deux récits ne s’opposent guère. La structure des règles est clairement française, ce qui n’empêche pas le jeu d’être passé par bien des mains avant d’atteindre Djeddah et La Mecque. Avec ses ports et les visiteurs venus de partout, le Hedjaz a toujours été un carrefour de peuples et de coutumes.
Depuis le Hedjaz, le jeu a gagné le reste du royaume et ses voisins : on y joue aussi au Koweït. D’où des détails qui changent d’un endroit à l’autre. Dans certaines régions, comme à Riyad, l’enchère Ashkal est permise au second tour, précise pagat.com.
Pourquoi est-il devenu le jeu de l’Arabie saoudite ?
Aucun texte officiel n’en fait le jeu national : le titre vient des gens eux-mêmes. Pour pagat.com, c’est le jeu de cartes le plus populaire d’Arabie saoudite. Arab News le décrit comme l’un des jeux préférés de la jeunesse du Golfe, et des Saoudiens en particulier, joué entre amis, en famille et jusque dans les mariages.
Les raisons sont simples. Il suffit d’un paquet et de quatre personnes. C’est un jeu d’équipe, deux contre deux : personne ne joue seul, et l’on gagne ou perd ensemble. Les enchères font parler, une seule manche peut renverser le score, et une partie complète occupe toute une soirée.
Puis est venue l’organisation. En 2018, Riyad accueille le premier championnat de Baloot. Pour la deuxième édition, en octobre de la même année, parrainée par l’Autorité générale du sport, plus de 140 000 personnes s’inscrivent et 2 480 joueurs sont tirés au sort. La troisième, en 2020, réunit plus de 18 000 participants, dont 40 équipes féminines.
Ces chiffres ne mesurent pas toute la popularité du jeu, mais ils disent une chose clairement : le jeu des majlis est devenu un événement public, où l’on se dispute les places.
Le majlis et la diwaniya
Le Baloot se comprend mal loin de l’endroit où il se joue. En Arabie saoudite et dans le Golfe, le majlis est la pièce où l’on reçoit, où l’on sert le café et les dattes, où les conversations s’éternisent. Au Koweït, la diwaniya joue le même rôle : un salon ouvert où les amis se retrouvent chaque semaine, parfois chaque soir.
C’est là que le Baloot a trouvé sa place. Quatre joueurs autour des cartes, et autour d’eux ceux qui attendent leur tour et ceux qui se contentent de regarder. Dans bien des majlis, l’équipe perdante cède sa place à la suivante, et la table fait le tour de l’assemblée.
Le majlis a ses usages. Le spectateur ne dévoile le jeu de personne, le joueur ne parle pas de sa main à son partenaire, et les piques restent de bonne guerre. Les scores sont notés sur une feuille visible de tous, ce qui abrège les disputes.
Voilà pourquoi, pour beaucoup, le nom du jeu évoque des souvenirs avant des règles : une soirée de week-end, le claquement des cartes sur la table, et les rires après un Kabbout que personne n’avait vu venir.
Des mots qui racontent l’origine
La preuve la plus nette de l’origine française se trouve dans la langue même de la table. Certains mots du Baloot ont une racine française, d’autres sont purement arabes, et ce mélange raconte l’histoire du jeu.
« Baloot » est lui-même un mot français. À la belote, le Roi et la Dame d’atout réunis dans une même main s’appellent justement la « belote », et le jeu tire peut-être son nom de cette paire. Le Baloot a gardé l’annonce sous le même nom : le Roi et la Dame d’atout en Hokum, pour deux points. Arab News rapporte une autre version, qui rattache le nom au mot anglais « plot », un plan, mais cela reste une histoire qu’on raconte.
« Sun » vient du français « sans », pour « sans atout », comme l’indique pagat.com. Le sans-atout est absent de la belote classique, mais on le trouve dans une autre variante française, la coinche. Le Baloot a repris le mot pour en faire l’un de ses deux contrats de base.
« Kabbout » vient du français « capot » : une équipe qui remporte les huit plis. À la belote, le capot porte le dernier pli à 100 points. Au Baloot, le mot et l’idée ont survécu, et le Kabbout reste le plus beau coup qu’une équipe puisse réussir en une manche.
D’autres mots sont purement arabes. « Hokum », qui signifie la règle ou le jugement, désigne le contrat avec atout : une couleur gouverne la manche. Les « machari‘ », les projets, sont les combinaisons que l’on déclare pour marquer des points, ce que les Français appellent les annonces. Leurs noms gardent d’ailleurs la trace de l’origine : « Cinquante » et « Cent » valent justement 50 et 100 points de cartes, comme à la belote.
Le Gahwa, lui, n’a rien de français. C’est le dernier palier du contre en Hokum, après le Double, le Three et le Four : l’équipe qui remporte la manche suivante gagne toute la partie, explique pagat.com. Son nom est celui du café du majlis, comme si le jeu avait apposé sa signature du Golfe sur son moment le plus intense.
En somme, la charpente est française et l’âme vient du Golfe. Les règles de base viennent de la belote ; le Sun et ses points doublés, le Gahwa et les rituels du majlis font la singularité du Baloot.
Du majlis au téléphone
Ces dernières années, le Baloot est passé sur les écrans. Arab News rapportait en 2020 que, pour beaucoup de Saoudiens, la version mobile était devenue plus populaire que la table de cartes, puisqu’elle ne demande pas de réunir quatre personnes au même endroit. Un joueur confiait au journal qu’il n’avait plus besoin d’attendre trois autres personnes pour compléter une équipe.
Mais l’écran a failli lui retirer le meilleur : la parole. Un Baloot sans chambrages ni commentaires, c’est la moitié du jeu. C’est pourquoi Koutchina est construit autour du majlis vocal, des salons en direct où l’on entend ses amis et où on leur répond en jouant, comme dans un vrai majlis.
Dans Koutchina, vous trouverez le Baloot saoudien avec ses règles habituelles, et à côté la Belote classique pour qui veut l’original français : le même paquet, sans Sun ni annonces. Les deux sont uniquement pour le divertissement : les jetons sont virtuels, sans valeur monétaire, non convertibles en argent, et il n’y a aucun gain en espèces.
Pour apprendre le jeu ou revoir les détails, commencez par notre guide des règles du Baloot : la donne, les enchères, Hokum et Sun, et le décompte des points pas à pas. Ouvrez ensuite le lexique pour retrouver chaque mot entendu à la table, de Sira à Gahwa.